Déclaration de Sibylle S. lors de son arrestation

Publié: mai 30, 2013 dans Uncategorized

Sibylle S. a été citée comme témoin dans le procès contre Christian Gauger et Sonja Suder une première fois en octobre 2012. Trente-cinq ans après les faits, elle a refusé d’endosser le rôle de témoin dans cette mascarade, et refusé d’entériner la torture employée contre son ex-compagnon. Elle a été condamnée à une amende, puis convoquée devant le tribunal à nouveau le 9 avril 2013. Réitérant son refus, elle a été arrêtée en pleine audience. On lui a passé les menottes et on l’a directement conduite en prison où, depuis cette date, son silence est condamné arbitrairement, sans aucune forme de procès : le « beugehaft » permet une détention jusqu’à six mois pour amener un témoin à répondre aux questions qu’il refuse. Pour le tribunal, la peine s’impose par le fait que Sibylle est la seule témoin qui permettrait de ne pas recourir aux témoignages obtenus sous la torture !

Déclaration de Sibylle S.

Il y a 30 ans, j’ai été condamnée par le tribunal de Francfort sur les seules déclarations de mon ancien fiancé Hermann Feiling, déclarations que je n’ai pas été la seule à l’époque à considérer comme irrecevables.

Hermann a été très grièvement blessé lors d’une explosion dans son appartement après qu’un engin explosif destiné au consulat argentin de Munich a explosé prématurément- c’était en 1978 et c’était la Coupe du monde de football en Argentine, à l’époque de la dictature. Après qu’il ait perdu ses deux yeux et après qu’il ait été amputé des deux jambes juste au-dessous du bassin, 24 heures ne s’étaient pas écoulées que commençaient déjà les interrogatoires par les services du procureur et la police. Cela s’est poursuivi jusqu’en octobre 1978, et Hermann a été maintenu dans des casernements de la police pour ça (!) – et tout ceci sans qu’aucun mandat d’arrêt n’ait été émis.

Dans un article du « Spiegel », on pouvait lire le 24 novembre 1980 : « Les moyens utilisés par les enquêteurs et les procureurs pour asseoir la base de leurs accusations, et la raison pour laquelle la cour organise ce procès, représentent le pire moment dans l’histoire judiciaire ouest-allemande. »

Cette opinion a été autrefois largement partagée et nous avons connu durant le procès en 1980-1982 une très forte solidarité.

Malgré tout cela, j’ai été condamnée sur la base de ces déclarations. Depuis 30 ans, je vis maintenant avec Hermann, mon mari et ma famille. Et nous étions parvenus à organiser une vie plus calme et plus stable, bien quHermann souffre en plus du fardeau de la cécité et de l’amputation, et que de graves crises d’épilepsie mettent sa vie en danger.

Le danger toujours présent de ces crises est aussi la raison pour laquelle, pendant 30 ans, nous n’avons pas parlé avec lui de ses interrogatoires et de ses déclarations de 1978. J’ai laissé les choses en l’état, afin de ne pas mettre en danger sa santé, ayant vécu chez lui des crises qui étaient si violentes qu’elles mettaient directement sa vie en danger. Aujourd’hui, dans le procès en cours, on me refuse le droit de me taire. Si j’ai bien compris, étant novice en matière juridique, une éventuelle irrecevabilité des déclarations d’Hermann n’aurait été qu’une erreur dans le précédent procès, qui n’aurait rien à voir avec mon obligation actuelle de témoigner. Je ne comprends pas. Cette erreur dans la procédure constituait le point central du jugement à mon encontre. Et plus encore, il s’agissait de violation grave des droits de l’homme, qui pourrait permettre aujourd’hui de saisir la Cour européenne de justice.

Ce n’était pas ma décision et pas du tout celle de Hermann de réveiller des faits vieux de 34 ans. Mais si le tribunal de Francfort l’a décidé, ce qui devrait être l’objet de ce procès, c’est avant tout comment la police et la justice ont traité Hermann en 1978. C’est ce qui fait l’essence de mes « convictions » – le Parquet m’avait désignée à l’époque comme “Gesinnungstäterin” (dont le délit dépasse la conviction politique)– et de mon attitude dans ce procès.

Ma décision de me taire n’a rien à voir avec l’envie ou l’humeur du moment, comme l’avait dit la Présidente du tribunal. J’ai longuement réfléchi, surtout parce que cela ne concerne pas que moi, mais aussi ma famille et la vie avec Hermann. Et cette décision, ce n’est pas moi qui la prends, mais le tribunal.

J’ai décidé de ne plus faire aucune autre déclaration dans ce procès.

Sibylle S.

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